Une institution (établissement) est pris dans un contexte sociétal : nos lieux de travail et de soin sont dépendants des époques et sociétés dans lesquelles elles se créent et se développent. Il faut donc articuler dans ces lieux une pensée entre les différents niveaux de demande : celle issue du politique et de la solidarité (rendre un service –public- à une population), la demande des partenaires (centrées sur l’inquiétude dans un rapport-souvent- à la norme), celle des parents et celle de l’enfant, qui reste souvent à dévoiler.
Par ailleurs, l’établissement est pris dans les maillons des politiques sociales (solidarité nationale) et des institutions nationales et ne peux se défaire de la responsabilité d’en répondre et de justifier le financement dont il bénéficie.
Les Centre Médico Psycho Pédagogiques sont insérés dans la cité, s’adressent aux enfants et adolescent le plus souvent jusque 20 ans et ont pour mission la prévention et de soin. L’équipe est pluridisciplinaire : assistant de service social, médecins pédiatres et /ou psychiatre, orthophoniste, psychologue, psychomotriciens et services supports qui ont un rôle essentiel : les agents d’entretien, comptable, secrétaires. Il arrive que les directions soient à deux têtes : administratives (et/ou pédagogiques) et médicale. Cette possible double direction donne déjà la tonalité quant aux différentes dynamiques au sein des lieux. Le « traitement » est ambulatoire avec comme perspective le maintien de l’enfant ou de l’adolescent dans sa famille et à l’école.
Le deuxième P, « pédagogique », assigne cette dimension dans les murs : les textes posent comme principe que les CMPP relèvent également de l’éducation spéciale. ( L 312-1.-I.2) ; mais aussi que la direction est médicale (article 32). La demande de l’école y est forte : elle est souvent le premier partenaire mais le libre choix des familles, leur consentement est requis.
La psychanalyse est une référence acquise, portée dans ses dimensions éthiques et pratiques qui visent à soutenir subjectivation et autonomie. Pour l’histoire : le premier CMPP, le centre Claude Bernard, est fondé entre autre par Françoise Dolto et Juliette Favez Boutonnier.
Il fait partie du secteur médicosocial, est associatif ou municipal ou autre encore, est soumis à la loi de 2002-2, aux exigences spécifiques du secteur et à leurs évolutions et à un financement sécurité sociale en lien avec les ARS. Ce financement détermine un nombre d’acte et un prix de l’acte (hors CPOM) : une activité.
Bref, le CMPP est d’emblée une structure complexe qui fait pont entre plusieurs logiques, demandes.
Le soignant, dans cette affaire, est pris dans les affres de la multiplicité des demandes qui font contradiction mais n’est pas sans outil, à priori, pour y répondre :
Le soignant, l’analyste, le rééducateur est, comme le dit Tosquelles « un acteur politique qui se situe d’emblée sur la scène du système » Il est aussi, dans une institution, un « ambassadeur de la réalité » (CP Racamier) : à la fois de la réalité psychique, sociale et matérielle (dans le cas de la rencontre avec la psychose). Cette fonction d’articulation des instances, de « passeur » ou d’ »interprétant » se soutien de l’institution et des valeurs dont elle est garante, et a pour enjeu des transformations.
Il porte une fonction d’interprétation qui permet au sujet de s’engager dans un processus ou le « je peux advenir » (Aulagnier) puis d’où il s’autorisera de lui-même dans un projet d’autonomie (Castoriadis) : un processus qui s’ancre dans les liens entre réel, imaginaire, symbolique pour créer, différemment, (se) transformer et transformer le monde.
\ La politique
La dimension du politique dans nos secteurs et dans nos pratiques rejoint donc les propositions de Castoriadis qui énonce que «la vraie politique, la vraie pédagogie, la vraie médecine, pour autant qu'elles ont jamais existé, appartiennent à la praxis [qui] elle-même fait surgir constamment un nouveau savoir .Ce que vise la dimension du (de la vraie) politique, comme celle du soin et de la pédagogie est "la transformation du donné"1 ".
Un établissement relève du politique également en tant que structure d'accueil qui a à traiter de ses liens internes et externes. C’est une dimension qui rejoint la question de l'organisation, et de la gestion : comment organiser l'action commune ? Comment articuler action individuelle et projet commun, relations internes et externes ? La question politique, organisation du lien social, peut se traiter en interne en travaillant ce qui fait institution dans la structure.
«L’institution est une structure élaborée par la collectivité tendant à maintenir son existence en assurant le fonctionnement d’un échange social de quelque nature qu’il soit», énonce Ginette Michaud2. Une structure d'échange donc, qui nécessite que se règlent, s’organisent, se gèrent les relations sociales, de soins, de travail, les actions de productions. Mais l'institution est aussi «l’action d’instituer» selon les trois temps d'un processus qui est, selon nous, le pendant, pour le sujet, du processus de subjectivation : institutionnalisation, institué, instituant (Lourau. 1970). Si pour la PI, il faut d’abord soigner l’hôpital, nous pensons qu’en CMPP également il faut « faire institution » : prendre soin du collectif afin qu’il participe d’une action qui vise la désaliénation, par la subversion de l’institué.
\ Subvertir et s'organiser en collectif
Travailler l'organisation interne pour faire accueil et organiser un possible traitement de la demande :
Ce qu'a engagé la psychothérapie institutionnelle est une subversion de la structure aliénante des rapports sociaux (pathoplastie) dans un établissement. Elle propose de les mettre au travail et d’organiser les activités ainsi les réseaux d'échanges et de communication comme outils thérapeutiques pour la structure et pour ceux qui s'y adressent, et s'y meuvent.
La subversion, en soutien d'une "mouvance", disait Tosquelles, permet d'éviter que l'institué fige pratiques et pensée. L'idée est d'œuvrer à ce que le « pouvoir soignant » devienne un pouvoir partagé permis par le fonctionnement des structures d'échanges. Cela est possible dès lors que chacun œuvre à se départir des fonctions statutaires et imaginaires qui fondent les relations de pouvoir, de domination et d'influence, pour que de la désaliénation quelque chose advienne. Il s'agir de favoriser les pratiques instituantes pour éviter un institutionnalisme qui enferme et sclérose les échanges sociaux. Aussi le prendre soin concerne aussi (voire d'abord) les échanges et les réseaux communicationnels (prendre soin du milieu et des entours).
Travailler le collectif pour organiser les ensembles : de la réunion d'équipe et autres lieux.
Travailler le collectif, c'est d'abord Interroger les rôles, fonctions et statuts et œuvrer à la transversalité pour subvertir la hiérarchie pyramidale et ses rapports de domination institués (avec une attention quant à leur reproduction parfois inversée).
A une hiérarchie sclérosante statutaire répond une logique en transversalité qui engage la responsabilité et la singularité de chacun (hiérarchisation subjectale). Aussi les décisions importantes liées à l'organisation et au soin sont travaillées en réunion d''équipe : ces réunions portées en responsabilisation par chacun participent de la désaliénation des pratiques.
La dimension de la décision partagée engage chacun dans sa responsabilité du prendre soin de l'institution, et de l'établissement dans ce qu'il a de plus pragmatique et concret.
Il ne s’agit pas d’une seule 'inversion du pouvoir qui objectaliserait les fonctions de soutien à l'activité pour les faire disparaître du discours (annihilation) et qui dégagerait les membres du collectif décisionnaire des responsabilités inhérentes aux décisions : la décision devient une fonction partagée à la condition (et au prix) que soient partagées également les préoccupations organisationnelles, gestionnaires, obligataires et la construction de propositions qui soutiennent l'œuvre commune.
La dimension opératoire du collectif est essentielle : dans l'organisation des espaces de soins, mais également dans les fonctions de soutien à l'organisation quotidienne. Participer de la gestion, de l'organisation et des obligations qui lient l’établissement aux institutions externes est non seulement être engagé dans l'œuvre de transformation interne qui permet la dimension du "prendre soin" mais également travailler à ce que l’organisation du lieu ne soit portée par le seul discours idéologique gestionnaire.
La limite cependant à la décision partagée est à repérer dans les obligations réglementaires desquelles les directeurs, en statut mais en leur nom, doivent répondre, parfois devant la loi (obligation de sécurité et respect des différents codes législatifs) : il ne peut être décidé par exemple qu’i n’y aura pas de formation incendie, de document unique des risques professionnel ou de remise aux normes ; ni encore une augmentation du budget en toute puissance.
Celles-ci sont à comprendre comme un cadre hétéronormé qui peut être transformé en passant du politique (création collective en responsabilité du vivre ensemble) à l'action politique auprès des institutions sociales : une adresse à qui de droit. Ainsi s’il est possible de discuter le fondement des lois et obligations, c’est sur un autre plan que se révèle l’engagement et le pouvoir d’agir : dans une action par la politique des acteurs de la cité que sont aussi les professionnels, et qui peuvent infléchir les lois qui coordonnent l'activité sociale et citoyenne.
Cette limite posée, la réunion d’équipe portée en collectif demande à être pensée pour porter une fonction thérapeutique partagée, avec une parole qui circule. Car cette dimension du collectif et le pouvoir instituant des réunions « ça nécessite que les gens qui se réunissent puissent parler librement ensemble » (J. Oury, 1992).
Cela nécessite dès lors de porter une attention commune à ce que quelques-uns n'aient pas le monopole quant à être agent de discours, ni à ce qu'un discours, quel qu'il soit, efface les autres ; limiter l'entropie par la construction du commun dans un discours pluriel, hétérogène : voilà la dimension complexe de l'institution qui se souhaite soignante et des -aliénante. Il s'agit donc de soutenir une position dialogique pour qu'une parole pleine se construise, s'organise : pour prendre soin de cette instance de réunion.
\ Une parole libre
Un parole libre qui circule, peut selon nous s'appuyer sur les fonctions dites diacritique (Oury) et déontiques (Dejours).
La fonction diacritique
Maintenir ces possibles, l’institutionnalisation, ne peut se faire sans « analyse permanente des facteurs d’aliénation », c’est-à-dire une « fonction diacritique qui permet à chacun, quel que soit son statut, de s’exprimer sans aucune réticence ».3
La diacritique, c'est la distinctivité, la séparation selon les registres du réel, du symbolique et de l’imaginaire. Elle vise à se dégager des postures imaginaires unifiantes et leurrantes (Enriquez)4 : c’est une fonction d’analyse structurale des investissements, positionnements et effets de transfert. Ainsi il faut pouvoir distinguer les statuts, rôles et fonctions pour repérer d’où l’on parle ; le groupe le sujet, la fonction, l’établissement, l’employeur, les autorités (différencier institutions internes et externes) pour repérer à qui l’on s’adresse. Une distinctivité qui permet de s’y repérer dans une analyse de l’aliénatoire, qui engage chacun dans son rapport à ses actions, paroles et au désir qui les porte
Instituer un« fonctionnement diacritique du collectif « introduit une logique castratrive »5 , dit Pierre Delion, et soutient les dynamiques de lien dans le travail soignant, en partage.
Cette dynamique diacritique permet d’engager une organisation qui peut « accueillir l’autre dans son désarroi (Oury 2008)6 : avec des réunions pensées et investies comme lieu de soin, de formation mutuelle ; un dispositif qui favorise la circulation de la parole et l’élaboration des vécus transférentiel, au-delà de toute logique d’emprise, d’influence, et de posture de savoir.
Aussi la fonction diacritique concerne le fonctionnement interne, mais également les rapports entretenus par chaque acteur dans le collectif et par le collectif aux obligations issues de la commande sociale. Il s’agit de dialectiser :
- L’espace privé thérapeutique et l’institution soignante qui est « cadre et processus en même temps » (Francois Marty-2007)
- L’organisation thérapeutique du lieu et les obligations, injonctions, impositions qui en conditionnent l’existence et dont il n’est pas possible de se départir.
La déontique
Au-delà de la coordination, porter une fonction soignante nécessite également un engagement dans une logique de coopération qui permette, par la délibération, de travailler les règles communes et de transformer le travail.
L’activité déontique, dit Dejours est « une subversion, en son principe, de l’organisation prescrite du travail pour construire, à la place de la coordination, la coopération. »7. En s’axant sur la question de la construction des règles communes de travail, l’activité délibérative évite l’écueil du savoir de l’UN sur le produit des autres au profit de l’entente par la controverse qui stabilise, pour un temps, les règles de travail.
Un fonctionnement en dialogie, donc, encore, qui évite une fonction groupale dans un collectif conçu comme un ensemble qui se soutient de son incomplétude et de son hétérogénéité : qui offre des effets d’ouverture.
Subvertie par les fonctions diacritiques et déontiques, la structure de l’organisation qui dialectise les différents niveaux de demande peut être pensée et agie par tous dans un fonctionnement collectif soutenue par une pensée complexe (E.Morin).
\ Une organisation en soutien de la fonction d’accueil.
L’enjeu de ces dynamiques institutionnelles cependant n’est pas l’être ensemble, ni même le rapport avec les institutions externes, mais leur maillage pour un accueil qui, à minima, évite les procédés d’aliénations (Goffman).
Au-delà de la notion de « prise en charge » qui dégage les parents et l’enfant de leurs responsabilités, leur engagement et de leur possibilité d’être acteur dans le suivi (question de la demande/possibilité d’emprise de l’institution), la fonction d’accueil vient en préalable et en soutien d’un accompagnement facilitant les possibles investissements transférentiels sur l’institution. L’organisation du lieu et des échanges doit porter à la fois le soutien à la fonction d’accueil, et une action collective pour en penser les écueils.
- Soutenir la fonction d’accueil.
La posture d’accueil mais aussil’accompagnement vers le soin, la compréhension du projet et du contexte social, les possibilités d’espaces transitionnels et tiers : l’accueil est une fonction partagée qui s’articule avec les dimensions thérapeutiques et ré-éducative et est portée par une organisation et par le désir et l’implication des professionnels (ce que Oury appelait le « coefficient thérapeutique)
L'accueil au CMPP, c'est le traitement de la demande, mais pas seulement. Il s'agit parfois de la susciter, la demande ou de la soutenir, de retrouver la dimension de l'hospitalité qui permet d'accueillir l'autre dans son étrangeté et sa différence : de travailler sa disponibilité à l’altérité.
Si la demande s'origine dans le manque à être pour celui qui sait trouver le chemin du divan, elle est parfois à repérer (et non réparer) dans le silence et la béance du manque à vivre dans un quotidien fondé par les traumas ou les difficultés sociales : citons l’exil, les expériences d’abandon, la précarité….
Pour pouvoir éprouver que sa parole compte, encore faut-il avoir l'idée qu'elle puisse être accueillie : une idée qui ne pourra se construire que dans l'expérience réelle d'une offre, d'une invitation, d'un possible parfois insistant, nécessairement : pour que la trace de l'expérience permette à l'idée de s'y loger. Ne pas inviter, c'est exclure d'emblée celui qui ne sait pas faire entendre sa demande, ou qui n'en sait rien.
Le travail dans un CMPP ancré dans son environnement est souvent de susciter, permettre, autoriser l'émergence d'une demande.
Parfois celle-ci est à repérer, en éléments épars mais constitutifs chez des partenaires ou la famille. Parce qu'il n'est pas peu fréquent de rencontrer une souffrance sans allégation, et hors d'une possible pensée quant à changement pour soi ou pour ses enfants : effets des traumas, dépressions, logiques de survies qui annihilent tout espace des possibles.. C'est justement parce que "par l’intermédiaire de la demande, tout le passé s’entrouvre jusqu’au fin fond de la première enfance »8 que la demande peine à s'engager dans une adresse au risque d'entrouvrir un passé dont il importe, du fait du trauma, de n'en rien savoir, ou pas grand-chose.
Ce temps passé à trouver une question qui fasse énigme est un temps en deçà des "rectifications" dont parle Lacan, qui ont pour but d'ouvrir, en traversant la plainte, une route (ou un sentier) vers l'inconscient. C'est parfois la plainte qu'il faut susciter, voire juste l'émergence d'une parole propre à dégager des injonctions sociales et de survie.
Dimension politique encore, qui suppose d’entendre ce qui se passe pour le sujet du point de vue du social sans céder pour autant sur la question de l’émergence d’une demande en subjectivité.
Accueillir ici, c’est être attentif à ne pas prendre une difficulté d’expression, de mobilisation, ou une difficulté liée à la culture pour une « non-demande »
- Penser les écueils à l’accueil : les écueils, nous l’avons vu, peuvent être les effets de clôture sous prétexte de cadre, de statut et les certitudes et identitaires.
Le plus souvent, il s’agit, comme partout où il y a des groupes d’éviter l’aliénation groupale (normalisation, pression à la conformité, illusion groupale) qui empêche les initiatives, l’hétérogénéité, la pluralité des discours et des possibles. Ceci une fois les fondamentaux (éthiques) cliniques posés. La fonction diacritique, encore, permet de penser les « allants de soi » institués et posés en hétéronomie.
En psychothérapie institutionnelle, la gestion collective (et pas seulement les discussions et prise de décisions) est l’un des fondamentaux : il y a nécessité de se départir à minima des identifications statutaires et des postures de prestance pour porter en responsabilité le lieu et participer du pluriel et de l’inédit qu’il permet de par sa structure. Il importe également que le groupe ne soit pas aliénant dans son agencement et son fonctionnement : qu’il s’autorise du passé et d’un devenir et que se décloisonnent les savoirs et pouvoirs. La pluridisciplinarité ainsi posée est distinctivité et multiplicité de désir en lien qui font le maillage nécessaire à l’accueil des demandes : une fonction commune.
\ La PI comme référence : une action politique
Les pratiques collectives en CMPP se soutiennent de la psychothérapie institutionnelle : la référence est souvent affirmée mais pas toujours pensée dans ses différentes dimensions et dans ses visées instituantes et émancipatrices : c’est à dire politiques.
L'action de soin et d’accompagnement en CMPP relève du politique car elle s'inscrit dans un tissu social déterminé à partir d'une demande de transformation, demande portée par le champ de la politique elle-même, par le tissu social qui fait lien pour un sujet (partenaires, école, parent), et parfois par le sujet lui-même. Une demande multi référencée donc, dont nous savons qu'elle ne sera traitable du côté de l'analyse que si la demande, pour chacun, se soutient d'une implication subjective : re-connaitre qu'on y est pour quelque chose.
Dialectiser ces demandes et maintenir une fonction dialogique en soutien de l’hétérogène et de la pensée (pas d’effacement d’une dimension pour une autre mais maillage et articulation du soin, pédagogique, organisationnel, gestionnaire…) permettent de « faire institution » dans l’établissement et pour les usagers. C’est-à-dire de créer du lien par la séparation, de soutenir l’autonomie et l’altérité dans un mouvement articulant le politique (l’institution) et le sujet. C’est en travaillant collectivement la désaliénation interne et l’instituant comme pratique que le sujet sera mis en possibilité de produire un savoir qui le constitue dans le social qui est le sien.
Le risque d’un collectif est toujours de s’enferrer dans un fonctionnement groupal. La fonction diacritique est la nécessité d'une strate, dans les échanges qui permette une dialectique entre les institutions internes et externes (de fait différenciées), les obligations et l'idéal pour prendre acte et faire décision : un temps pour arrêter le sens sans le clore. La clôture du sens est à entendre au sens de l'aliénation hétéronome : des significations imaginaires centrales qui s'appuient sur la transcendance des normes et relations d'autorité et sur le désengagement quant à la création de sens.
L'hétéronomie et la clôture du sens enferment dans des certitudes et dégagent individus et collectif de toute responsabilité créatrice. Alors peuvent apparaître les postures de maîtrise d’un collectif sur lui-même, le repli communautaire avec transformation d'un idéal en idéologie, la prise en main par des leaders charismatiques, un imaginaire groupal ou la dimension organisationnelle et gestionnaire relève de l’impur et dont ceux qui en ont la charge en portent les stigmates et sont exclus. Bref, une défense militante sans projet d'autonomie, une contestation hors praxis instituante 9.
Pour Tosquelles, Etablissement et Institution étaient distincts, mais un couple indissociable en tension permanente. L'établissement est la forme stable, juridique et concrète des pratiques instituées dans un cadre normé (administratif contraint, avec des pratiques construites qui font identité) ; l'institution surgit de la possibilité de pratiques et de stratégies capables de subvertir ou de transformer l'institué, non seulement dans ses formes organisationnelles, mais également relationnelles et imaginaires. Tosquelles, encore lui, avait repéré que la fonction de gestion et d’organisation (l’administration- cité par Pascale Molinier)10, était ramenée à uneforme mythique qui devenait ainsi l’objet de toutes les ambivalences. Un objet non traité, sinon sur le mode de la fascination et du rejet.
\ Structurer l’organisation : concrètement
Au-delà des postures clivantes, nous pensons que ce qui fait institution par l’organisation c'est la possibilité de soutenir des dispositifs qui construisent les pratiques et transforment les relations, en appui sur ce qui fait établissement (le cadre, les règles, le budget, les murs), et pour le transformer.
L’organisation (et sa dimension de gestion), portées par les fonctions diacritiques et déontiques peut être au service de l’institution en tant qu’elle est à la fois un établissement et un « établissant » : qu’elle permette du possible et favorise le mouvement instituant, subjectivant. Il importe pour cela que chacun s’en sente responsable, de ne pas la laisser, comme le disait le chanteur poète, « aux spécialistes »11.
Pascal Crété12 propose de parler d'organisation institutionnelle pour penser « une structuration des services au profit des scènes institutionnelles d’échanges pluriel » et invite également à ne pas négliger la question de l’établissement. Il propose, entre autres, que chaque salarié ait une double mission et participe via des fonctions institutionnelles à d’autres tâches, pour éviter que chacun s’enferme dans son statut et ses fonctions et pour que la fonction de direction ne s’enferme pas dans ‘une pure logique administrative et réglementaire ».En CMPP, avec beaucoup de temps partiel, il est plus difficile que chaque salarié puisse s’inscrire pleinement dans cette articulation. Cependant d’autres structurations s’envisagent.
Comment ? En articulant en réunion les questions cliniques et organisationnelles, sans les opposer. Des temps distincts mais partagés :
Par exemple, des temps de réunion institutionnelles à dominance clinique ou institutionnelles : une dominance clinique accorde ¾ du temps aux questions clinique et ¼ du temps aux questions d’organisation. Ces dernières comprennent les dimensions budgétaires, d’activité, de sécurité, d’obligations réglementaires.
Également la participation dans le cadre d’un Copil une fois par mois, qui comprend avec les directions médicales et administratives des professionnels qui traitent des questions institutionnelles et en portent les projets : évaluations, projet d’établissement…Ces participations doivent être tournantes : que chaque professionnel puisse, un temps, participer de l’organisation, et avoir un vrai poids décisionnaire.
L’écriture d’un projet d’établissement à plusieurs mains à partir du projet clinique partagé…Une commission stagiaire a vu le lieu sur l’un des CMPP, une commission budget avait été un temps tentée, des commissions formations, sécurité…peuvent se mettre en place.
L’organisation permet de "faire institution" à la condition que les décisions partagées soient également responsabilités partagées quant au « faire organisation ». C’est ce mouvement de l’institution qui permet d’analyser et de subvertir les rapports de dominations.
Comme le rappelle Jean Pierre Drapier13,la référence à la psychanalyse des CMPP porte une réponse décalée à "la demande politique populationnelle", parce qu'elle ne traite pas du social et de l'adaptation mais du sujet singulier dans son rapport au social; parce qu'elle vise à un dégagement (une traversée) de la plainte et un passage "du statut de victime à celui d'acteur responsable de son histoire" ; parce qu'enfin la question du savoir doit pouvoir se déplacer du lieu de l'Autre au sujet lui-même, en position de le construire et de le produire. Une subversion politique de la demande politique donc, qui ne peut se soutenir que d'une subversion des rapports de dominations au niveau du collectif qui en a le projet.
Ces rapports de domination sont à repérer à minima dans les types de domination légitimes répertoriés par Max Weber14 : la domination rationnelle et légale dont le type pur est la direction administrative bureaucratique, la domination traditionnelle, la domination charismatique. Ces rapports de domination existent dans tout lieu et sont le plus souvent combinés. Pour éviter qu’ils ne « s’institutionnalisent et se naturalisent » (Agamben), ils doivent pouvoir être reconnus comme construction sociale modifiable, dès lors que l’on participe en acteurs responsables de l’histoire du lieu et de la construction des relations.
Car de l’organisation et de l’administration comme principe et condition de la vie sociale il convient de s’emparer des tâches qui permettent à l’institution (logique d’échange inter- humain) de tenir les liens, en interne et avec l’extérieur ; des traditions il importe de garder des savoirs et histoires qui portent le sens. Subvertir les rapports de domination donc, mais pour construire des liens sociaux qui ne permettent pas le retour des pouvoirs discrétionnaires hors lien institutionnel. C’est en ce sens que la pratique en CMPP se soutient du politique : en se donnant la possibilité d’être hors contestation fétichisée, par une résistance par le faire et par la construction, en dévoilement et réaménagement, d’un lieu qui permette la fonction phorique15. Une résistance collective qui, tel que le propose Patrick Chemla en se soutenant de Lévinas, ne soit pas hostilité mais s’appuie sur l’accueil et l’hospitalité16.
Ainsi de l’organisation peut advenir la désaliénation lorsqu’elle permet un projet instituant l’autonomie, un mouvement qui permet à chaque sujet et collectif de se reconnaître créateur du social, modifiant et subvertissant l’institué : un social par lequel il est agi, mais sur lequel il peut agir lui-même (pour paraphraser Jacqueline Barrus-Michel. Le sujet social).
Dialectiser les demandes en maintenant une posture dialogique qui ne fasse exclusion (n’efface pas), distinguer sans exclure ni séparer est un pari politique pour que l’institution reste vivante ; c’est aussi un enjeu quant à la subversion de la demande normative, subversion qui fonde l’acte psychanalytique pour qu’advienne un sujet (et un collectif) responsable au sens que de son désir, il peut en répondre.
1 Castoriadis, C. (1999) L’institution imaginaire de la société. Paris: Le Seuil (p.112-113)
2 Laborde, un pari nécessaire : de la notion d'institution à la psychothérapie institutionnelle / Ginette Michaud . Paris : Gauthier-Villars, 1977. P 33
3 Psychanalyse, psychiatrie et psychothérapie institutionnelles [*] Jean Oury Dans VST - Vie sociale et traitements, revue des CEMEA 2007/3 (n° 95), pages 110 à 125
4 Eugène Enriquez. L’organisation en analyse, PUF 1992.
5 P. Delion ; Psychose et vie quotidienne 1999.
6 J. Oury, « Formation et institutions psychiatriques », dans M. Sapir (sous la direction de), Formation et institutions soignantes, Grenoble, La Pensée sauvage, 1992, nouv. édition, J. Oury, Itinéraires de formation, Paris, Hermann, 2008, p. 26.
7 Lhuilier, Dominique. « Christophe Dejours. Résistance et défense », Nouvelle revue de psychosociologie, vol. 7, no. 1, 2009, pp. 225-234.
8 . LACAN, ECRITS, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958) Ch IV à retrouver
9 La praxis instituante selon Castoriadis n'est pas basée sur la rationalité (conception marxiste et sartrienne) mais sur un faire qui ne s'appuie ni ne vise savoir et connaissance. Elle fait subversion de ce qui fait clôture du sens : un travail de l'immanence sur la transcendance," manifestation de l'être comme à être" (les carrefours du labyrinthe 2 le seuil p. 368 )
10 Pascale Molinier. « Travailler ensemble » HAL Id : hal-01075700, version
11 Léo Ferré « Les spécialistes »
12 Pascal Crété « Psychothérapie institutionnelle et médico-social : Jeux et enjeux actuels ». https://www.mais.asso.fr/sites/default/files/medias/fichiers/20170214_JR%20PSYCHO%20INST%20Pascal%20Cret%C3%A9_texte_PI.pdf
13 https://www.cairn.info/revue-champ-lacanien-2005-1-page-141.htm
14 Max Weber. Economie et société.
15 Pierre Delion. Fonction phorique, holding et institution. Eres
16 Patrick Chemla. « Hospitalité et transfert » in Figures de la psychanalyse 2016/1 n°31 pages 37 à 50